vendredi 5 mai 2017

ATLANTIDE A CIEL OUVERT POUR KORRIGAN AUTOUR DU MONDE

#PourCeuxQuiSontPressés, (c'est dommage: dans la suite du texte, il est question de:)

 #ExpéditionEthnographique #1934_1936 #LaKorrigane #AtlantideACielOuvert  #BoireEtFumer #Nintendo #tourisma   #Tintin
  # O.P.N.I._ObjetPubliéNonIdentifiable 

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.     

L’album des Korrigan autour du monde est un O.P.N.I., un Objet Publié Non Identifiable. Il présente une succession de dessins en noir qui font penser au premier coup d’œil à la Linea d’Osvaldo Cavandoli, qui annoncent surtout les bonshommes de Fire GameAndWatch de Nintendo qui tentent d’échapper au feu en sautant dans une toile que des pompiers déplacent à qui mieux mieux. 

Korrigane, ancêtre de Nintendo?


C’est le journal de bord en images d’un voyage autour du monde débuté en 1934. Il fut dessiné étape après étape par Régine van den Broek qui, refusant la facilité de la couleur et de la perspective, choisit la ligne et l’encre de Chine pour rendre l’exotisme, la luminosité et le chatoiement des contrées  traversées.

Pour Régine, cet O.P.N.I. était destiné à n'être qu’« un aide mémoire dressé entre les escales dans le but de constituer un souvenir synthétique de ce que [elle aurait] vu autour du monde ». C’est du moins ce que qu’elle écrivit en exergue de ses Korrigan autour du monde qui parurent en 1937, à peine un an après que l’expédition soit revenue à Marseille le 17 juin 1936.


L’exemplaire que nous présentons rentre d’autant plus dans la case des O.P.N.I. que l’envoi manuscrit de Régine apposé sur la page de titre ne cesse pas d’être énigmatique. Il est adressé à leur « chère collaboratrice dans le monde du cochon, en souvenir de quelques heures d’angoisse vécues en commun sous le regard compatissant de quelques squelettes. Régine (van) ». Charles a timidement ajouté sa signature sous celle de sa femme. C’est drôle comme les rôles peuvent être inversés sur papier. Régine a plutôt laissé le souvenir d’une femme discrète et peu loquace au contraire de Charles !

La Korrigane en voiles et en papier


Il faut croire que cette parenthèse aventureuse eut sur elle une influence certaine puisqu’elle prit une part active dans l’entreprise des Korrigan. Les Korrigan ? Parle-t-on de quelques lutins échappés du folklore bretons ? Non ! Les Korrigan, furent les habitants de La Korrigane.
Et La Korrigane ? Un ancien bateau de pêche au gréement typique des goélettes islandaises de Paimpol aménagé en yacht pour ethnologues en herbe (1). Y séjournèrent deux ans, outre l’équipage, Etienne de Ganay et sa femme Monique ; Régine et son mari Charles van den Broek d’Obrenan, Jean Ratisbonne enfin. 
Etienne et Régine sont frère et sœur, les Ganay et Monique cousins. Les jeunes gens se connaissent comme leur poche et les rôles sont distribués sans qu’on n’y pense. Etienne sera à la barre, Charles jouera le scientifique, Jean le photographe, Régine dessinera et Monique rédigera les fiches.


Les fiches, mais quelles fiches ? Pardi ! Mais celles qui référenceront les objets qu’ils comptent bien collecter durant leur périple et qui seront entreposés dans les cales et jusque dans la salle de bain de La Korrigane… En 1934, l’ethnologie finit de vagir et fait ses premiers pas. C’est avec la bénédiction de Paul Rivet et de Georges-Henri Rivière qui dirigent alors le musée d’ethnologie du Trocadéro - futur musée de l’Homme -  armés des Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques publiées par le musée en 1931 et forts des conseils prodigués par Solange de Ganay, la soeur d'Etienne et de Régine, l'élève de Marcel Mauss et la future collaboratrice de Marcel Griaule, que les Korrigan entreprennent leur voyage. 

Ils font partie du cercle très fermé des ces jeunes gens fortunés qui firent carburer leurs petites cellules grises. Il y eut avant eux «  William Vanderbilt en 1922, Cornelius Crane de Chicago qui navigua sur L’Illyria en 1928-1929, les naturalistes Austin Loomer Rand et Richard Archbold en 1930, Julius Fleischmann de Cincinnati sur Camargo en 1931 »(2).

Mais on aurait tort d’en déduire que ce sont de parfaits dilettantes qui s’embarquent sur La Korrigane. Jugez vous-même : «  l’inauguration du musée de l’Homme, en juin 1938, fut célébrée par la présentation au public d’un millier [des objets rapportés] au sein d’une exposition intitulée « Le voyage de La Korrigane en Océanie » […] Plus de deux mille pièces furent ensuite mises en dépôt dans les réserves du nouveau musée de l’Homme jusqu’à leur dispersion en décembre 1961 au cours d’une vente aux enchères devenue mythique ». (3)


Cela étant écrit et bien compris, nous repartons sans vergogne vers les illustrations des Korrigan autour du monde. Elles ne sont ni naïves ni de la main d’une néophyte. L’art de la composition, celui de la narration y sont parfaitement maitrisés.

Plouf!
Pour simplifier le récit, Régine décide d’assassiner sur papier son frère et sa belle-sœur. Elle en profite aussi pour se rayer de la carte. Son mari Charles et  leur ami Ratisbonne vont seuls apparaitre aux pages de l’aide-mémoire. On les reconnait au premier coup d’œil.

Charles est très grand ? Régine le dessine immense, coiffé d’un chapeau tout en hauteur qui oscille entre le haut de forme et le stetson. Elle le chausse de longues bottes épaisses visibles comme le nez au milieu de la figure et lui interdit de les enlever. Cela explique qu’il plonge tout botté dans les eaux des îles et que c’est à peine s’il se déchausse pour se décrasser ou pour piquer un somme.   



Quant à Ratisbonne, elle l'affuble une fois pour toutes de pantalons de golf clairs, d’une manière de T-shirt en Jersey noir, d’un béret qui ne quitte pas sa tête et d’une paire de lunettes rondes cerclée d’une épaisse
super-vision
monture noire. Peut-on y voir un prototype pour masque de super-héros à super-vision ? Et pourquoi pas?  Ratisbonne, ne fut-il pas le photographe de l'aventure?

Ce qui est sûr en tous cas, c'est qu'ils ont tout les deux, dans la dégaine, un je-ne-sais-quoi de Tintin.  Van den Broek semble lui avoir piqué l'idée des bottes tout-terrain qu'il chausse aux pays des soviets et Ratisbonne ses pantalons de golf légendaires qu'il abandonnera pour une paire de jeans, 45 ans après les avoir enfilés pour la première fois. Maudits Picaros! (4)



un je-ne-sais-quoi de Tintin

Régine voulait garder de ces deux ans de vacances « un souvenir synthétique » et, à n’en pas douter, il l'est.
Les vignettes tracées à l’économie et lapidairement légendées retracent les épisodes saillants de l’expédition. Pour marquer les changements de lieux, elle intercale entre deux étapes la silhouette de La Korrigane en y adjoignant simplement le nom des eaux traversées : Méditerranée, Atlantique, mer des Sargasses, mer Caraïbe, canal de Panama, Pacifique, mer des Célèbes, fleuve Sépik.


Quant aux épisodes relatés, ils sont parfois brossés en une vignette, parfois en plusieurs.  Régine qui semble avoir parfaitement assimilé la leçon des Primitifs, s’essaie même à juxtaposer plusieurs moments d’une même histoire en une seule vignette. Se souvenant peut-être de la Passion du Christ de Memling, elle place sesieurs reprises dses héros ans la même image.

Memmling et van den Broek, maitres du récit


Comme dans la toile du maitre, l’espace-temps classique est alors aboli. Plusieurs épisodes consécutifs vampirisent un espace unique. Le message à faire passer n’en est que plus fort. Memling ajoute de la souffrance aux outrages du Christ qui marche vers son destin. Van den Broek ajoute du ridicule aux simagrées des adventistes, méthodistes, évangélistes et anabaptistes qui tentent d’amadouer les habitants de l’île Rennel.


Quelques rangs d'oignons
C’est que l’album n’est pas que « synthétique », il est aussi pleinement « humoristique ». On y rit beaucoup. Régine n’hésite pas à composer avec la large palette des comiques, passant du plus immédiat au plus subtil.
Le comique le plus accessible procède du dessin lui-même. Faussement naïf, il s’en donne à cœur joie. Il multiplie les alignements de bras et de jambes, les rangs d’oignon de points noirs figurant indifféremment têtes et seins, les successions de voitures, de palmiers, de danseurs, de guerriers, tout cela créant un joyeux comique de répétition. 

Sa grande maitrise du légendage introduit une autre facette du comique. Il nait du décalage qu’elle crée entre l’image et la légende comme dans la vignette des Korrigan survolant des rizières dans un frêle coucou à hélice  laconiquement  titrée "K.L.M. marche à merveille!" Aussi, douze gros requins suspendus à un filin proviennent  « d’un quart d’heure de pêche » et un tonneau royalement posé sur un tripode est pompeusement appelé « bureau de poste ». 

L’humour provient également de la confrontation que Régine van den Broek provoque volontairement entre son Monde familier et le monde qu’elle découvre. L’île Albermale devient un « Juan des Pins » fréquenté par des iguanes. On fréquente les « boite[s] de nuit » en troquant les colliers de perles XXL typiques des années folles pour des colliers de fleurs, en échangeant les jazz bands par des trios de ukulélés. Les fous de Bassan forment une "assemblée parlementaire", un "vautrait" voit le jour sur terre canaque, le football se joue à la faute et… sans ballon, jockeys et sulkys se tirent la bourre à qui mieux mieux sur un hippodrome de fortune tahitien. Cette dernière image rappelle furieusement les dessins cocasses d’Une chasse à courre chez Lord Pington (5). A croire que les albums de Marcel de Vinck devaient avoir droit de cité chez les Ganay, les Schneider et les van den Broek. 

Un faux air de Lord Pington


La plupart du temps traitée sur le mode humoristique, la question du boire et du fumer turlupine Régine tout au long de l’album. On voit van den Broek et Ratisbonne lever le coude et crapoter plus souvent qu’à l’envi. Et de tester plein d’enthousiasme une  « bouffée de kif dans un café maure », un drink au bar d’un hôtel du canal de Suez, de l’eau de coco, un cocktail d’honneur au yacht club, du thé, le « kava » enivrant obtenu à partir des racines du poivrier mâchées et régurgitées par les jeunes filles encore munies de dents, des demis plein de mousse « souvenir de la domination allemande » à Rabaul en Nouvelle-Guinée.

Lever le coude et crapoter, il n'y a que ça de vrai. 

Les deux Korrigan se joignent aussi volontiers aux occupations diverses et variées des autochtones. Ils chassent. Ils s’essaient partout où c’est possible à la pêche localeIls dansent dès qu’ils peuvent avec de jeunes et jolies indigènes. 
Pêche à Mooréa

Dancing aux Antilles


poisson-reliquaire
Et puis, au beau milieu de ce journal de bord, soudain, apparait le motif réel de leur tour du monde : la collecte d’objets rares. Et là, Régine se révèle en deux coups de cuillère à pot ou plutôt en deux coups de crayon sentis, d’une exactitude redoutable. Quand on feuillète en parallèle les Korrigan autour du monde de 1937 et Le voyage de la Korrigane dans les mers du Sud (6) de 2001, on s’émerveille de pouvoir les rapprocher si souvent. Les grands tambours à fente et le poteau sculpté d’une maison des hommes collectés en Nouvelles-Hébrides se retrouvent mis en situation dans l’album. On retrouve aussi les poissons reliquaires rencontrés aux îles Salomon, les légers cerfs-volants des pêcheurs de là-bas, les masque-heaumes utilisés au bord du fleuve Sépik, &c. 
Ici et là, Charles et Jean assistent aux célébrations rituelles des villages traversés. A lire entre les vignettes et derrière les légendes, on semble comprendre qu’eux, les Korrigan, ne sont pas comme les autres touristes européens qui se trouvent aux mêmes moments sous les mêmes latitudes. On sent bien combien Régine moque le tourisme yankee, les touristes australiens qui débarquent par paquets et pour qui on concocte des ballets arrangés et des « villages échantillons spécialement édifiés pour les touristes». 

Tambours à fente

Poteau de la maison des Hommes

Il n’empêche qu’eux aussi ont joué les touristes, ne serait-ce qu’un peu. Certes, au contraire des « yankees » et du « débarquement de 1500 touristes australiens », ils ont réussi à percer les lignes touristiques faites de manifestations édulcorées et de villages aseptisés, mais quand même : Ratisbonne est sans arrêt en train de prendre des photos au point qu’on le croirait Japonais (il a d’ailleurs un peu le look de Foujita avec son béret et ses grosses lunettes). La place allouée à la danse du Kriss à Bali est discutable: Bali, à l’époque, a déjà été contaminé  par la « tourisma ». Quant à la visite voyeuse au « dernier cannibale (95 ans) [qui] fait admirer ses tatouages », elle manque un peu d’authenticité.
Qui cannibalise qui?
Danse du Kriss pour touristes


Charlie van den Broek n’est pas dupe qui écrit dans ses carnets, au moment de récupérer sur le bateau la statue du dieu requin collectée dans les iles Salomon : « Je tenais un objet très curieux et d'un intérêt ethnologique considérable. Mais au fond de moi-même, je pensais avec mélancolie à  l'étagère désormais vide, devant laquelle avaient veillé neuf générations de gardiens, représentées par neuf crânes. Je n'étais qu'un vandale. » (7) Régine n’est pas dupe non plus. Elle sent tout cela comme le sentit quelques années auparavant Paul Morand qui écrivit : « Aller prendre la mesure du globe a encore pour nous de l’intérêt, mais après nous ? Là où nous nous réjouissons d’un périple, on ne verra plus qu’un galimatias de voyages. Le tour de la cage sera vite fait. Hugo, en 1930, écrirait : «  l’enfant demandera : - Puis-je courir aux Indes ? Et la mère répondra : Emporte ton goûter. » (8)

 Elle sait que la Terre sur laquelle elle est née a déjà été explorée, labourée en long et en large. Elle n’est pas prête comme Michel Vieuchange à donner sa vie –c’était en 1930, il avait 26 ans - pour être le premier Européen à pénétrer les ruines de la cité interdite de Smara, dans l’Ouest saharien (9). Elle veut vivre pour pouvoir témoigner de l’existence d’un monde authentique qui vit ses dernières heures d’authenticité et que le XXe s. va finir d’engloutir. Cet Atlantide à ciel ouvert, elle en sera l’Antinéa  jusqu’en 2014, année de sa mort. Elle avait 105 ans. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral 


(1) Texte de Pierre-Yves Decosse sur www.histoiremaritimebretagnenord.fr/gens-de-mer/gens-de-mer-2


(2) et (3) Christian Coiffier, https://jso.revues.org/7161

(4) Notre ami Claude G.  s'est insurgé contre l'expression " pantalons de golf". Techniquement, il a raison: on devrait parler de plus-fours. oui, mais voilà Hergé, lui-même, utilise "pantalons de golf". Nous suivons donc la "voix de son maître"! cf www.sonuma.com/archive/tintin-et-les-picaros-de-la-culotte-de-golf-aux-jeans


(5) Marcel de Vinck, Une chasse à courre chez Lord Pington. DDB, 1928.  


(6) Paru en 2001 chez Hazan à l’occasion de l’exposition qui eut lieu au musée de l’homme de décembre 2001 à juin 2002.


(7) Charles van den Broek d'Obrenan, Le Voyage de « la Korrigane », préface de Paul Valéry, Payot, Paris, 1939.


(8) Paul Morand, Rien que la terre, Grasset, 1928. 


(9) Michel Vieuchange, Smara, Plon 1932.
  
L'ALBUM QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie.  
Régine van den Broek d'Orbenan
Les Korrigan autour du monde 

Paris, pour la Librairie François 1er. 34, avenue Montaigne, 1937.
In-4 cartonnage éditeur crème, couverture en deux tons. Petites taches blanches. Dos abimé.
82 pp. dont titre. Table.
Tirage numéroté limité à 520 ex. Exemplaire sur papier vélin blanc non numéroté et enrichi d’un double envoi de Charles et Régine van den Broek. Album d'illustrations retraçant le périple ethnographique de La Korrigane dans les mers du Sud.

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mercredi 29 mars 2017

BALS COSTUMÉS POUR EMPIRE CONSUMÉ



#PourCeuxQuiSontPressés  

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Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.   

« Ouhaaaa ouha ouha oua, la cômédie, la cômédie, … la comédie d’un jour» ou plutôt celle d’une époque, voilà ce dont témoignent en technicolor les 20 planches de l’Album du Progrès, Costumes Historiques, Artistiques et Travestis.
Elles parurent une par une, de 1856 à 1876, dans le journal du Progrès : journal des véritables intérêts de l'art du tailleur et des Modes de Paris. « Cet Album, de la plus grande beauté comme art et comme curiosité, est composé des principaux costumes de travestissements qui ont été publiés dans le journal le Progrès, […] des travestissements de tous genres, ainsi que tous les costumes pittoresques, fantastiques, artistiques pour bals et soirées. »[1]


En avant la zizique

C’est que le Second Empire, voyez-vous, fut l’empire des bals costumés. « Dans les milieux officiels, nul ne s'affranchissait des bals travestis donnés par des membres du gouvernement, et les fonctionnaires de l’ordre le plus austère se faisaient une obligation de se costumer pour y assister. Ne vit-on pas le grave M. Feuillet de Couches, maître des cérémonies impériales, en mandarin chinois? […] La tyrannie du travestissement s'étendait même aux sénateurs. »  
Ah ! Voir dans Point de Vue, Gérard Larcher en Jules II, François Baroin en petit marquis poudré,  Samia Ghali en Catherine de Russie ! Voilà qui éclairerait notre horizon bouché de complets Arnys bleu nuit et de costumes Agnès B. sombres.

Quoiqu’il en soit, ces braves élus « éprouvèrent quelque soulagement, lorsque, vers la fin du règne, on adopta les manteaux vénitiens […] Ils avaient aussi la ressource du domino, mais celui-ci exigeait le masque et vous livrait à l'intrigue. »[2]
Panoplie du domino
Le domino, robe ouverte à capuchon descendant jusqu’aux talons, s’il livrait à l’intrigue, c’était surtout parce qu’il exigeait le masque. La chose était si courante que tôt dans le siècle, dès 1830, Hugo s’en empara pour créer l’effroi par métonymie : « Le masque en domino noir paraît au haut de la rampe. Hernani s'arrête pétrifié ».  Scribe et Auber en tirèrent eux, en 1837, Le domino noir, un opéra-comique à succès. 
Mais la fantaisie de cette seconde moitié du 19e s. ne pouvait pas se contenter de sages dominos. On avait décidé une fois pour toutes de ne pas se prendre au sérieux et on s’habilla en seigneur hongrois, en Ecossais, en troubadour florentin, en soubrette Louis XV, en torero, en matelot, en Pierrot, en Mâconnaise, en Méphistophélès. On décida aussi de mélanger tout ce petit monde hétéroclite et on mit dans le même salon la reine des fous, une farouche fille du Caucase, la dame de pique et une humble laitière. 
 Sur les planches colorées de l’album, les déguisements ne sont pas portés par des mannequins en celluloïd mais par des êtres de chair et de sang.
Certes les belles dames ont toutes la même taille fine, certes les beaux messieurs ont fait rafraichir leurs moustaches chez le même barbier, mais si l’on prend le temps de s’attarder, on découvre que ces archétypes profitent de l’occasion pour se conter fleurette. Les mains se cherchent et se trouvent, les regards se croisent, les duos se font trios. Rien de bien étonnant à cela. C'était dans l'air du temps. Un invité au très select bal costumé donné par l’Impératrice le 9 février 1863, à ce bal pendant lequel pour la première fois on dansa le quadrille des Abeilles, ne se souvenait-il pas qu’il « fut des plus brillants, et un tant soit peu leste »[3]. 
A quatre mains, et plus si affinité.
 
Pauvre bédouin!
L’empereur ne fut pas le dernier à jouer le jeu du travestissement. A l’extrême gauche de la troisième planche du recueil, se tient un bey armé de coutelas, dont la barbe de trois jours dissimule les moustaches et la barbichette célèbres de Napoléon III. C’est en tous cas ce que j’ai décidé de croire après avoir lu qu’à « un bal costumé donné par le président du Corps législatif, Napoléon III s'était déguisé en Bédouin et portait un masque. On le reconnaissait aisément à sa démarche un peu traînante, mais la consigne était de ne pas le reconnaître. Il portait dans son ceinturon un poignard richement orné de pierres en imitation. Il s'approcha de la princesse de Metternich lui demanda si elle n'avait pas peur d'un homme armé jusqu'aux dents. Elle répondit qu'en effet, sa vue la faisait trembler et que le seul moyen de la rassurer était de lui donner son magnifique poignard.
— Que veux-tu donc en faire? demanda-l-il.
— J'en démonterai les pierres pour qu'on me les monte en bijoux.
— Sais-tu que chacune de ces pierres vaut un million?
— Allons donc ! s'écria la pétulante ambassadrice. Un pauvre Bédouin comme toi aurait vendu depuis longtemps ces pierres, si elles valaient un prix pareil. Quand tu seras rentré chez toi, demain matin, à ton réveil, tu m'enverras ton poignard. Je n'en ferai pas faire de bijou pour moi, mais je le conserverai en souvenir de toi dans un musée qu'a mon mari en Bohême, dans un château qui s'appelle Königswart.
Le lendemain matin, on apporta à la princesse un petit paquet bien ficelé qui contenait le poignard en question avec un bout de papier sur lequel se trouvaient écrits ces mots tracés de la main de l’Empereur : « De la part du pauvre Bédouin ». »
Le pauvre bédouin s’enticha dans les années 1856-57 d’une italienne volcanique, qui aurait été une « Marianne »  parfaite pour sa Seconde République… s’il ne l’avait pas transformée en Empire. Il s’agissait de Virginia de Castiglione.
Elle était devenue la maitresse de Napo en juin 1856 et, dès juillet de la même année, elle commença à poser devant l’objectif de Pierre-Louis Pierson. La Castiglione se fit entre autres tirer le portrait dans ses tenues de bals masqués. Sa présence sulfureuse émane de l’Album du Progrès. On pourrait jouer longtemps au jeu des ressemblances, mais nous nous limiterons – puisque vous avez un train à prendre, une réunion à rejoindre – à deux exemples :


La Castiglione - Dames de cœurs et de pique
La Castiglione - La Frayeur

 Sur la planche n°20, une femme de dos se rue sur un personnage masculin. Sa robe est lestée d’une guirlande de vigne chargée de grappes de raisin. Le premier mouvement serait d’y reconnaitre une bacchante alors qu’il faudrait plutôt y voir une évocation de la Frayeur que La Castiglione décida, l'espace d'un soir, de personnifier. On ne doit pas non plus s’empêcher de voir dans la Dame de pique de l’Album, un rappel de la Dame de cœurs qu’incarna Virginia au bal du 17 février 1857. Les deux robes quoique dissemblables à première vue, méritent qu’on les détaille. Toutes deux affichent la couleur. On y découvre une kyrielle de piques sur l’une et de cœurs sur l’autre. Mais par-dessus tout, elles possèdent un décolleté sans corset fait de gaze légère portée à même la peau qui, selon les veinards qui allèrent à ce bal, laissait deviner la jolie poitrine de l’Italienne. 
Les acteurs et actrices, les chanteurs et chanteuses à la mode hantent également les planches de papier. Or, on remarque que ces vedettes qui brillèrent sous Napoléon III, sont essentiellement représentées dans les planches exécutées après 1870. Comme si… comme si, dès les premiers jours de la IIIe République, on était tombé en nostalgie pour l’Empire second du nom. 


Faure-Méphistophélés
Levesque-Chicard
Exhumons en passant,  le baryton Faure, présent à cinq reprises dans l’Album. Il composa un saisissant Méphistophélès pour le Faust de Gounod.
Rendons gloire à Chicard, célébrité de la rue comme on n’en fait plus. C’était à la ville, un marchand en cuirs de la rue Quincampoix nommé Levesque. Il inventa son costume, sa propre chorégraphie et organisa un bal de carnaval prié, le très fameux bal Chicard. Outre les inamovibles bottes fortes et gants à manchette de buffle, son costume se composait d'un bizarre assemblage d’objets hétéroclites qu’il variait à l’infini. Un plumet colossal devait impérativement trôner sur son casque qui dans l’album est confectionné à partir d’un moule à biscuit. 
Hortense Schneider - Veuve de Malabar
Marie Sasse-L'Africaine

Comme ce fut le cas dans la « vraie » vie, les égéries du boulevard, les divas des planches rivalisent d’audace dans les feuilles de l’album. On retrouve les tenues imaginées pour Marie Sasse dans l'Africaine  de Meyerbeer, pour Hortense Schneider dans la Veuve du Malabar d’Hervé, pour Blanche d'Antigny, Minerve dans la Boite de Pandore de Litolff. Le costume de Cora Pearl dans l’Orphée aux Enfers de Jacques Offenbach éclabousse la quinzième planche comme il monopolisa la presse et les conversations de l’époque. Ceux d’Hortense Schneider créés pour la Barbe-Bleue et La grande duchesse de Gerolstein du même Offenbach témoignent un peu plus encore de la gloire du musicien.  

Blanche d'Antigny-Minerve
Hortense, duchesse de Gerolstein





















Cora Pearl dans Orphée aux Enfers


OffenbachS
Ach Offenbach ! Le petit Mozart des Champs-Elysées ! Le génial inventeur de l’opéra-bouffe ! Le héraut de la « fête impériale » ! Ses airs les plus célèbres planent au-dessus des planches de l’album. Le maître lui-même fait une apparition au détour de la troisième planche. Il n’est pas encore chauve mais déjà frileux. Ses favoris mousseux, son menton maigre, son lorgnon pincé sur le haut du nez, sa pelisse en fourrure que Nadar immortalisera en 1878, tout y est. Il n’est pas costumé et s’apprête à quitter la scène. En bon démiurge, il se contente d'observer ceux qu’il a si bien fait chanter, danser et rire.

D’autres personnages observent en même temps que lui et nous les scènes joyeuses du Progrès. Ce sont ces personnages qui nous tournent le dos, hommes et femmes, assis ou debout.
 



Au bal costumé, on lorgne et on se fait lorgner.
Au bal costumé, on ose aussi. On fait fi des bonnes manières en fourrant ouvertement ses mains dans ses poches. 


Les hommes se transforment l’espace d’une soirée en mauvais garçons, brigands napolitains, Méphistophélès, meurtriers patibulaires de l’affaire du Courrier de Lyon dont les cous se perdent dans des tours de chiffon noués à la diable. A l’époque du fait divers, en cette fin du 18e s.,  le cou n’avait décidément pas la côte.


en cette fin du 18e s.,  le cou n’avait décidément pas la côte.


Virginie Déjazet
Les femmes, suprême transgression, se déguisent en hommes. La championne toutes catégories de ce travestissement fut Virginie Déjazet qu’on retrouve en Gentil-Bernard dans la dixième planche. Ce rôle de jeune homme étudiant l’art d’aimer dans la noblesse, la bourgeoisie et le peuple fut « pour mademoiselle Déjazet sinon une de ses plus originales du moins une de ses plus spirituelles et de ses plus heureuses créations »[4]. Il faut dire qu’elle commença, continua et finit sa carrière en s’illustrant dans ces rôles de garçons. A 62 ans encore, elle interprétait le rôle d’un chanteur dans Monsieur Garat de Victorien Sardou. « Sa notoriété et la gloire dont elle embellit ces rôles lui [permirent] alors de donner son nom aux rôles travestis qui sont ainsi nommés les  déjazets ». [5]
Or donc, de charmants déjazets colonisent l’Album, indien, Figaro, page de la reine des fous, poissonnière-garçonne napolitaine en culottes courtes dévoilant mollets et genoux. 



 
délicieux Déjazets


La Castiglione, toujours elle, dans la décennie 1860 avait fait prendre ses jambes dénudées en photo. Le cadrage de ces clichés en dit long sur l’entreprise : les jupes y sont ostensiblement relevées mais le haut du corps volontairement non photographié. La terrible italienne avait également fait prendre en photo ses pieds chaussés et nus. Elle les avait également faits mouler.


les pieds de la Castiglione sous toutes les coutures

C’était le temps où l’on prenait son pied en apercevant le gros orteil de son aimée.
Voilà qui eut du sens et qui n’en a plus. Quoique. Hormis en été désormais addict à la tong, le pied se dévoile toujours moins vite que l’épaule, le sein, les reins ou la fesse et de ce fait, continue étrangement à faire travailler notre imaginaire amoureux.
Nous ne mettrons pas le doigt dans l’engrenage fétichiste du pied, ou seulement un chouilla, le temps de nous extasier sur le feu d’artifice donné par les chaussures de cet album de costumes. Pas de talons hauts mais des escarpins, pas de semelles mais des talons rouges, pas de baskets, mais des souliers et des bottines unisexes aux couleurs pétaradantes, aux nœuds, pompons et lacets débridés. 



Au pied!
Et nous voilà à refeuilleter une fois encore l’album du Progrès, cette fois le regard vissé sur les tatanes.En remontant un tout petit peu le regard, on tombe avec étonnement sur quelques enfants échappés des nurserys. L’un tombe amoureux d’une belle dame qui s’est mise à ses genoux. L’autre siffle un verre de Sancerre rouge. Rien que de très banal là-dedans. Pourquoi les petits d'hommes n'auraient-ils pas eu le droit de se déguiser eux aussi?



Bambins précoces
« Il y eut entre autres aux Tuileries, un bal d'enfants [donné pour le Prince Impérial]. Des lumières et des fleurs à profusion, comme dans les grands bals, un orchestre superbe; dans un salon voisin, on avait établi un théâtre de guignol en permanence; on goûtait par table de trente enfants à la fois. […] Le menu était assez copieux pour des estomacs d'enfants. Sandwichs, petits pains au foie gras, des crèmes, des aspics, des fruits, des fraises magnifiques, en abondance, du chocolat, du café glacé et du… Champagne frappé. Au milieu de la matinée, M. de Verdière fit son apparition dans le bal en costume d’œuf de Pâques;  la tête d'un jeune poulet lui servant de coiffure, émergeait de la coquille. On fit cercle autour de lui comme il se mit à distribuer des cadeaux, ce fut bientôt une vraie cohue. […] Cette fête était naturellement en matinée. Elle prit fin à six heures. On pense si les enfants, après avoir gambadé, couru, dansé, mangé et bu plusieurs heures de suite, dans cette atmosphère de chaleur et de lumière, eurent besoin de prendre un repos prolongé. »
Le 23 avril 1867, c’est au tour de la Comtesse de Fleury d’offrir chez elle, au petit Prince, un bal costumé auquel il ne peut pas prendre part étant tombé malade. Pour le consoler, on fait confectionner un album[6] de 92 photographies au format carte de visite présentant les petits invités déguisés. Les costumes singent ceux de leurs parents : napolitains, espagnols, déesses, marquises et marquis poudrés, reines et bergères, tous posent avec conviction. 

César-Napoléon
On observe dans les prénoms des bambins, une palanquée de Napoléon et quelques Napoléone.
En ça, les parents étaient moins pusillanimes que les créateurs des planches du Progrès. En effet, si Napoléon - number one s’entend - apparait dans l’Album, c'est sous le nom sibyllin de César.  
Bien qu'incognito, il pose au beau milieu de la planche datée de 1870. Simple coïncidence ou allusion lourde de sens? Bien informé celui qui pourrait répondre à cette question. Reste que Napoléon, puisque c’est lui sans conteste, porte fort bien la couronne de laurier, cette couronne qu’un esclave tenait dans la Rome antique, au-dessus de la tête du triomphateur sans cesser de lui susurrer à l’oreille des mises en garde dont les plus célèbres restent cave ne cadas (prends garde de ne pas tomber !)  et memento mori (souviens-toi que tu es mortel).
Mais Bonaparte se l’était collée tout seul sur la tête, la couronne de laurier. Aucun esclave n’avait eu droit au chapitre.

Et ce qui devait arriver, arriva. Il tomba.
Napo III tomba à sa suite.
Quant au Prince Impérial, sanglé dans son uniforme britannique, il tomba de cheval attaqué par les zoulous. Quand on le retrouva, « son cadavre portait dix-sept blessures, toutes par-devant, et les marques sur le sol, comme sur les éperons, indiquaient une résistance désespérée »[7]. 
La « fête impériale » était bel et bien terminée. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral



LA REVUE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie.
Album du Progrès, Costumes Historiques, Artistiques et Travestis.

Paris, Auguste Picart, s.d. (1876).
In-4 oblong, reliure postérieure, percaline et première de couverture formée de la page de couverture initialement brochée.

21 planches, soit une page d’explication des 19 premières planches, les 19 planches en question et une planche supplémentaire pour 1876.

Rare et fort intéressant témoignage sur les bals costumés en vogue sous le Second Empire. Ces planches parurent initialement une par une, de 1856 à 1876, dans le journal du Progrès : journal des véritables intérêts de l'art du tailleur et des Modes de Paris.  
Très beaux coloris, bien frais. Petits incidents mineurs aux bords des planches.
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[1][1] In le journal le Moniteur de la coiffure.
[2][2] Fleury & Sonolet, La Société du Second Empire 1867-1870.
[3][3] Albert Verly, Souvenirs du Second Empire.  
[4][4] In La Mode, 1846.
[5][5] C. Khoury, «Le travesti dans le théâtre du XIXe siècle : une distribution à contre-genre ?», agon.ens-lyon.fr
[6][6] Pour feuilleter l’album conservé à Compiègne. www.photo.rmn.fr
[7][7] Récit du capitaine Molyneux, du 22e régiment A.D.C.