mardi 30 septembre 2014

NICHOLSON,LESS COLOUR IS MORE BLACK


JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on se vautre dans le noir, on fête le plein air, on côtoie des bad boys, une comtesse sanglante, on se rêve analphabète )

L’œil formé enfant aux images anglaises de colportage de la première moitié du XIXe s., aux lignes simplifiées, aux noirs et blancs tranchés, l’œil transformé par les essais de quelques-uns de ses camarades nabisants de l’Académie Julian qu’il fréquenta brièvement de l’hiver 1891 au printemps 1892 et par la découverte de Manet, William Nicholson fut le prince du noir de la décennie 1890.
Comme son ainé de sept ans Felix Vallotton, il ne jura que par la xylographie en cette toute fin de siècle, comme lui – coïncidence étrange - à partir de 1900, il délaissa la gravure monochrome pour la peinture. Comme lui il avait atteint une maitrise remarquable de son art de graveur. Mais si Vallotton avait su maitriser le noir d’ombre, le noir de mouvement - les noirs domestiqués par leurs illustres prédécesseurs-, Nicholson, lui, sut dompter le noir sauvage que Victor Hugo rencontra quelquefois au détour de ses dessins à l’encre et que nous, pauvres mortels, ne connaissons que sous la forme du pâté. La période du noir chez Nicholson est courte, 1892-1900, elle-même traversée par la parenthèse "J. et W. Beggarstaff ". Sous ce pseudonyme fraternel, avec son beau-frère James Pryde, il compose des affiches d'une grande simplification où l’on retrouve le gout des aplats et l’emploi d’une palette réduite d’un Toulouse-Lautrec, affiches qui ouvrirent la voie aux futurs maitres affichistes.  
C’est l’année-apogée 1898 qui présentement nous intéresse, avec la triple parution de London types, An Almanac of Twelfe Sports, sur des poèmes de Kipling, et surtout de An Alphabet, la première de cette suite de portfolios.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

William Nicholson s’attaque donc à un abécédaire mais on ne peut pas dire que ce soit un ABC pour petits enfants, bien qu’il était envisagé comme tel par l’éditeur Heinemann. Plus tard, oui, dans les années 20, peut-être pour conjurer le malheur, sa femme et l’un de ses fils étant morts en 1918, l’une de la grippe espagnole, l’autre des désastres de la guerre, il illustrera des livres véritablement pour les petits : The Velveteen Rabbit (1922), Clever Bill (1926) ou The Pirate Twins (1929).  
Mais cet abécédaire-là, on hésite à le mettre entre les petites mains. D’abord il est très grand, 31 x 25 cm, et puis les images choisies ressemblent à des bons points pour grandes personnes. Un seul enfant y figure, un Urchin, maigre gamin des rues, l’œil rond interrogatif …
Mais commençons par le commencement, par la lettre A. On y découvre l’auteur, assis à même le sol, dans un autoportrait manifeste. Greg Harris voit et il a raison, dans la forme pyramidale du corps, l’ébauche d’un A. les bottines et la main de l’artiste ne sont pas loin de chiffonner la planche du P tandis que le D est posé négligemment contre un mur qui n’a de concret que l’obscurité dans lequel il disparait. La mâchoire de Nicholson est contractée. La légende A was an Artist est terriblement définitive : on a l’impression de lire l’épitaphe d’un homme mort ou tout du moins d’un artiste fini. La lettre B est la suite du message que le graveur veut faire passer. Son beau-frère, son ami, son frère en art, James Pryde y est représenté comme un Beggar, un mendiant.
On sait que Nicholson abandonna au tournant du siècle la gravure et l’affiche pour le portrait mondain et la peinture chatoyante, en grande partie pour pouvoir entretenir sa femme et ses enfants, trois sur quatre étant nés alors, on sait que l’expérience Beggarstaff ne fut pas florissante,
mais on peut se demander si le jeune homme ne grave pas plutôt ici une profession de foi artistique. Les regards des deux beaux-frères semblent intérieurs. Entrés en eux-mêmes, détachés des biens matériels, ils donnent tout à leur art. L’éditeur Heinemann ne s’y trompa pas. C’est sur la seule présentation du A et du D is a Dandy qu’il signa en novembre 1896 un contrat à Nicholson pour un alphabet entier.

A was an Artist, B for Beggar ... Il nous reste à parcourir les autres lettres de l’alphabet, figurées chacune par un personnage unique, présenté sur fond terreux et captif d’un épais bord noir. Quelques femmes s’y collent, une comtesse, une marchande de fleur, une Lady, une fille de ferme, une serveuse.
deux comtesses sanglantes. Celle de la fin du 16ème s. Celle de la fin du 19ème s.
Nous les avons énumérées dans l’ordre alphabétique, Countess, Flower girl, Lady, Milkmaid, Waitress. Cet ordre alphabétique ne nous satisfait pas. On voudrait créer un nouvel ordre qui irait d’extérieur à intérieur. Cela nécessite une explication: plus elles vivent en plein air, plus les filles de Nicholson pètent la forme et il n’y a qu’à comparer les deux plus jeunes pour s’en persuader. L’aspect recroquevillé de la jeune fille de bonne famille ne fait pas le poids face à la fille de ferme aux lèvres carmin. L’une est gantée et tient une petite badine, l’autre bras nus, porte un pot de lait. Les tâches de rouge sont aussi significatives. Absente de la Lady, elles ne sont qu’apprêt chez la comtesse, fard factice et doublure d’habit. Chez les filles du peuple, elles sont bonne mine, lèvres gourmandes, justaucorps joyeux, fleurs et pommes d’api ! A y regarder de près, on s’aperçoit que la comtesse a aussi les mains rougies, presque sanglantes… Sa toilette est désuète couronnée par une collerette haute… Nicholson aurait-il eu vent de l’histoire d’
Elizabeth Báthory, la comtesse sanglante qui à la fin du XVIe siècle, en Transylvanie, aurait saigné nombre de jeunes filles des alentours? 


Chez les messieurs, on retrouve cette confrontation sociale dans le choix des caractères, entre gentlemen et
bad boys, avec un penchant certain pour les garçons louches. Le Ostler, -valet d’écurie - un brin de paille à la bouche, accoudé sur son genou, la main négligemment dans la poche et le Robber, le Voleur, mains liées dans le dos, entravé par un long bout de bois, la botte retournée de pirate, un foulard noué sur la tête qui ajoute à sa dégaine de flibustier, se retournant avec difficulté, nous regardent dans les yeux. Ils sont tous les deux mal rasés. Le Villain, caché à moitié sous un chapeau mou informe, emmitouflé dans un gigantesque manteau noir, mains dans le dos invisibles, laisse malgré lui dépasser un bout infime de nerf de bœuf. Son visage défait manque de dents mais il ne faut pas en déduire que c’est un pauvre hère inoffensif : des jambes agiles que le
manteau ne cachent pas tout à fait sont assez écartées pour permettre un geste ample ou une fuite rapide. Il attend sa proie. Si Nicholson ne répugne pas à brosser le portrait des mauvais garçons, il le fait sans concession, sans romantisme, mais met à leur service son noir indompté, inattendu. Deux planches furent d’ailleurs refusées, le E for Executioner et le T for Topers. Bourreau et soiffards furent considérés trop rugueux pour le regard des enfants, à qui originellement l’édition lithographiée de l’alphabet était destinée. Il faut dire que le bourreau, tête nue sur son estrade tient sa hache comme un de ses camarades de jeu tiendrait le levier de la trappe du gibet, pléonasme visuel des plus anxiogènes. Ça fait beaucoup pour un seul homme ! Ces deux planches furent gardées dans les rares exemplaires du tirage limité xylographié et destiné aux grandes personnes bibliophiles.
Outre l’étonnant panel des personnages choisi, c’est l’opposition « intérieur – plein air » qui semble soutenir tout l’ABC. S’il n’y a pas de scènes d’intérieur à proprement dit, il y a ceux qui en sont normalement les acteurs. C’est au lecteur de recréer mentalement les demeures et les pièces fréquentées, dans un genre de Cluedo sans tapis de jeu, ou apparaitraient les uns après les autres, le colonel Moutarde, Mademoiselle Rose,Madame Pervenche, the Earl, the Dandy, the Publican, the Quaker, teh Trumpeter.
Le plein air, on l’a déjà vu, a toute la bienveillance de Nicholson. On a parlé de la fraicheur des jeunes femmes qui y circule. On tombera sous le charme de ses autres disciples, le Huntsman, le Jockey, et le sportsman pour ne citer que ceux qui sentent bon le cheval. Quant au Keeper qui se fiche comme d’un guigne qu’on l’observe, il nous tourne quasiment le dos, la crosse du fusil fichée en terre, attentif seulement aux mouvements, odeurs et bruits de la campagne que l’entoure. C’est son chien, assis à ses côtés qui nous fixe, ou plus précisément nous snobe. Sa tête haute nous fait face, mais il semble lentement cligner des yeux comme dans l’intention de nous dire : « Eh oui, nous, en pleine campagne, nous sommes heureux ; vous, derrière l’image n’avez rien compris ». Une large tache ombre son œil gauche. Elle descend jusqu’à la babine et fait ami-ami avec l’oreille noire. Un peu plus bas la noirceur du poil s’entremêle avec les zones d’ombres ; on ne s’y retrouve plus mais on trouve ça malgré tout superbe.
Nicholson réitère à l’envi ce mariage contre nature entre réalité de la forme et irréalité de l’ombre, joue avec l’encre typographique sauvage. Un grand aplat tient le centre du S is a Sporstman qu’on croit tout d’abord être l’ombre du paletot du personnage. Mais en restant un instant de plus devant la planche on comprend soudain que c’est le dossier d’une chaise que ce noir figure. Le Sporstman assis à califourchon prend la pose confortable du gentleman et que Cecil Aldin, tout en couleurs, mettra en vedette dans son travail. Dans d’autres planches, le noir coupe l’image en deux morceaux, créant un paysage d’arrière-plan qui ne dit pas son nom. Chez le Quaker et le Publican ce sont des pans entiers de la planche qui sont envahis par le noir, figurant mur et plancher, enfermant les personnages dans des intérieurs sombres et confinés. Chez le Robber et le Yokel – le péquenaud-, la ligne affinée se cache sous l’apparence d’une poutre ou d’une longue badine qui vallonne un peu plus encore l’horizon.   
Nicholson creusait lui-même ses bois. Un article que Nicholson eut en main et qu’il mit sous les yeux de son ami Gordon Craig fou de théâtre et de gravure, résume son point de vue. dans celui-ci, Odilon Redon écrivait que « Le noir est la couleur la plus essentielle...il faut la respecter. Rien ne le prostitue. Il ne plait pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit bien plus que la belle couleur de la palette et du prisme »...  Nicholson comprit la leçon des maitres du noir qui le précédèrent, parfois de seulement quelques années, mais l’oublia pour mieux la transcender. Les grandes masses monochromes noir et brun terreux rythment chaque planche, mais quelques touches de couleurs, rouge, kaki, chocolat se fondent également dans l’image faisant souvent office d’anecdote. « L’opposition des blancs et des noirs tachés de rouges et de bleus, [c’est] tout le secret d'art de M. Nicholson […] un Anglais de pure race, n'ayant pas encore atteint la trentaine! » résuma parfaitement Octave Uzanne.
On aura compris l’attachement de Nicholson pour le monde de la campagne, on aura aussi compris que cet
alphabet fut pour lui la possibilité de rendre hommage à la gravure et à ceux qui la font exister. Le choix même d’un ABC est symbolique. Les lettres de l’alphabet, premières touches de l’édition moderne, naissance de l’imprimerie. L’inspiration de l’artiste est représentée par les personnages gravés et par la première planche métaphorique. Le E for Executioner, refusé par Heinemann pour sa dureté le fut également, on le dit, parce que Nicholson lui avait donné les trait d’un critique d’art de l’époque…Le X met en scène l’artisan, le xylographe, la couverture la propagation de la gravure, œuvre multiple par essence. En effet, on y voit un colporteur donnant de la voix, brandissant une des gravures de l’album, avec autour du cou une boite de colportage sur les bords de laquelle sont pincées quelques-unes des planches de l’ABC de Nicholson.
Est-ce à dire que Nicholson voulait que son travail soit disséminé à la planche comme on le voit beaucoup aujourd’hui où ses albums, cassés, se retrouve désunis et vendu en morceaux. L’unité complexe de l’ensemble tend à prouver que non. La joie que nous procure aujourd’hui le feuilletage de cet exemplaire complet le confirme. Certains ont vu dans la gravure de Nicholson le sommet de son art. Et bien que sa production picturale du XXème s. plait infiniment, même si sa production mondaine qui ne peut être passée sous silence est si proche de celle de Bonnard et à son instar si réussie, il faut reconnaitre que Nicholson fut d’abord un graveur de génie. Le titre sur couverture de son ABC se lit AnAlphabet. Analphabète ? Eh bien oui. On regretterait presque, pour une fois, de savoir lire.  © villa browna / Valentine del Moral


LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie: 

William Nicholson. An Alphabet
London, Heinemann, 1898.
In-4, cartonnage éditeur lithographié en noir et rouge, dos toilé.  Rares frottements. Quelques taches d’eau très pales.
Titre et 26 planches lithographiés.
Première édition lithographiée après 50 exemplaires xylographiés. Bon encrage, exemplaire bien frais. Campbell, 25C. Un clic ! pour des précisions ou pour la commande de cet exemplaire.


BIBLIO

Plaquette introductive à l’exposition William Nicholson à la Royal Academy of art (Sackler Galleries) 30 October 2004 to 23 January. 2005 https://static.royalacademy.org.uk/files/nicholson-student-guide-9.pdf
Redon, Odilon Redon, À soi-même, 1913.
La Cagoule. [Octave Uzanne]. Visions de notre heure : choses et gens qui passent, notations d'art, de littérature et de vie pittoresque. Paris, H. Floury, 1899.
Schwartz, William Nicholson. New Haven, Yale university press, 2004.
The art of William Nicholson [exhibition, London, Royal academy of arts, 30 October 2004-23 January 2005] / London, Royal academy of arts, 2004 
William Nicholson, painter: paintings, woodcuts, writings, photographs / ed. by Andrew Nicholson. London, Giles de la Mare, 1996


 

 

mardi 26 août 2014

LA PIÈCE MONTÉE, CARBONE 14 DE L’HUMANITÉ



JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on teste la pièce montée en arêtes de poisson, on se casse une dent sur une brioche aux pierres précieuses, on plie les serviettes avec brio)

Le wedding cake n'est pas une preuve
À quand remonte votre dernière pièce montée ? Pour ma part, il me semble que ce soit celle que le catastrophique swedish chef du Muppet show composa pour le mariage de Kermit la grenouille et de miss Piggy. Comme le veut la tradition, il restait à ajouter l’effigie des mariés en haut de la pyramide de sucre. La statuette de la grenouille trônait déjà sur le haut du wedding-cake quand fut délicatement posée à son côté celle de la cochonne volcanique. Il ne fallut alors pas cinq secondes au dessert pour s’avachir lamentablement. Pour qu’il y ait pas de malentendus entre Kermit et nous au sujet de son soi-disant mariage, je prends sur moi de reproduire ses paroles: "I'm just an actor and when two actors marry on stage, they're only acting » (1). On comprend à demi-mot et on compatit. Il n’en reste pas moins que la pièce montée exista bel et bien. Elle n’avait rien de très exceptionnel.

Cela aurait peiné Alphonse Vanaise, pâtissier belge, dont l’échoppe réputée se trouvait au marché aux oiseaux de Gand. Il donna en 1935 une causerie des plus succulentes  sur La pièce montée à travers les âges, causerie qui va changer radicalement votre vision de la prochaine pièce montée que vous approcherez, si kitsch soit-elle.



QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 

Ceci n'est pas une médaille en chocolat...

Avant d’entrer dans le vif du sujet, parlons du bonhomme, cet Alphonse Vanaise, insaisissable, qu’une étude de 25 pages, disponible uniquement à la bibliothèque KBOV de Gand, annonce comme un « fameux pâtissier aujourd'hui oublié » (2). On connait quand même ses dates : 1852-1943. On sait aussi qu’il fut grand-père, puisque la plaquette que nous avons entre les mains est envoyée à l’encre noire à sa « chère Petite-Fille Jeanine ». On sait même que le gaillard reçut la médaille d’or de la Nederlandsche banketbakkers vereeniging en ce même mois de juin 1935 qui fut celui de sa conférence, récompense qui nous conforte dans l’idée que ce ne devait pas être un tocard de la gourmandise. Cette médaille, qui est jointe à la plaquette qui nous occupe, représente au recto l’allégorie du royaume des Pays-Bas, les armes léonines à son côté, ceignant d’une couronne de laurier le front toqué d’un pâtissier. Devant une telle représentation, on aimerait que la devise des Pays-bas ne fut pas seulement « Je maintiendrai »… mais :« Je maintiendrai ma ligne coûte que coûte malgré la pièce montée, ma foi alléchante, qui m’est brandie sous le nez ».


La plaquette de Vanaise
Vous affirmer que je suis une adepte de la pièce montée serait mentir ; commencée négligemment, la lecture de cet exposé se termina pourtant quasi euphoriquement. C’est un cours d’histoire, d’histoire de l’art, de diplomatie que nous prenons là. Une fois encore, le livre de cuisine dépasse ses bornes gastronomiques et gagne ses galons de livre tout court.
Au XVe siècle, les « mets pour les yeux », charmante périphrase, avaient comme rôle capital de faire patienter en faisant saliver les grands de ce monde. Des quelques exemples tirés des chroniqueurs anciens, Vanaise choisit de s’attarder sur le banquet du « vœu du faisan» donné par le très bourguignon Philippe le Bon à Lille, l
e 17 février 1454. A cette occasion, des convives émirent le vœu « sur la tête d’un faisan» d’aller délivrer Constantinople prise par les Turcs l’année précédente. Heureusement qu’ils ne jurèrent pas sur la tête de leurs mères, parce que cet engagement solennel, et bien, il ne fut pas honoré. Était-ce judicieux pour des gars très-chrétiens d’utiliser un rituel éminemment païen pour lancer une croisade ? Il s’agissait de faire jurer sur un animal les participants à une entreprise, animal qu’ils se partageaient ensuite. Mais nous ne sommes pas là pour revisiter les apports du paganisme au monothéisme, que Mithra nous pardonne, mais bien pour causer sucre et calories. 

Edouard Boldoduc, Le Voeu du Faisan, selon l'imagerie du XIX siècle
Repartons donc dans la description dudit « vœu du faisan ». Calculer les dimensions des trois tables dressées à l’occasion du banquet ne manquera pas de vous laisser rêveurs : sur la première table quatre pièces montées géantes avaient été déposées : une représentait une église munie d’une vraie cloche qui sonnait et dans laquelle  se tenaient quatre chanteurs s’égosillant; la suivante figurait un enfant sur un rocher qui « à la façon de notre Manneken-Pis, laissait couler de l’eau de rose dans une vasque d’argent » ; la troisième était « un bateau complètement gréé » avec matelots en chair et en os et cargaison de desserts à son bord ; la dernière une grande fontaine garnie de pierres précieuses. Ces démonstrations de force ont plus de panache que les guirlandes-rafales de Kalachnikovs qui trouent les vitrines des boutiques napolitaines (3). Toutes deux restent néanmoins des marques évidentes de puissance politique et militaire.

Il faut attendre, selon Vanaise, la fin du XVIe s. pour que la pièce montée de mariage montre le bout de sa chantilly…ou plutôt son zeste de citron. C’est lors des noces du duc de Mantoue en 1581 que la table des mariés s’enrichit d’un « château fait avec des navets et entouré d’un mur fait de citrons attachés avec des arrêtes de poisson ». On sent d’ici l’odeur ! On se demande si les pièces montées avoisinantes, réalisées en massepain, pâte alors encore rare et onéreuse, suffisaient à masquer les effluves de fin de marché. On aura
Tyrion Lnnister dans ses oeuvres
eu à peine le temps de se le demander que déjà on servait le cinquième service dont le clou était un pâté géant dont « sortit un nain qui offrit avec une grande politesse, à chaque convive, une paire de gants » de grande valeur. C’est
Tyrion Lannister, le plus petit des joueurs du Game of Thrones qui n’aurait pas aimé ça… Du jeté de paires de gants par-dessus le pâté par un nain ! Et pourquoi pas un lancer de nain tout court pendant qu’on y était! En revanche, la fin du banquet à la russe l’aurait enchanté : il s’agissait de casser tous les verres dans lesquels on avait jusque-là allégrement biberonné.

Une part des anecdotes relatées, l’auteur dit les avoir extraites d’ « un petit livre allemand [… le] Trincirbuch, document extrêmement précieux qui, parmi les relations très circonstanciées de plusieurs grands festins, donne des détails très curieux au sujet des pâtisseries qui y figuraient ». Il semble que Vanaise fasse allusion au très étonnant
Vollständig vermehrtes Trincir-Buch de Georg Philipp Harsdörfer, (1607-1658), un aristocrate érudit tout en légèreté, chantre du baroque, que ses petits camarades de la Société des Fructifiants - l’Ordre du Palmier dédié à la langue allemande - avaient surnommé l’enjoué. Cet opuscule est rarissime et on ne doit pas manquer d’aller surfer sur ses planches, numérisées in extenso par de bonnes âmes teutonnes (4).  Les illustrations de pliage de serviettes à eux seuls sont un délice. Ou un supplice c’est selon, qu’on ait eu à les plier ou à les déplier. A un banquet donné à la fin du XVe s. par le pape Grégoire XIII, une des pièces montées avait carrément été remplacée par un château de serviettes… Aujourd’hui, nous sommes, il faut l’avouer dans

la décadence la plus complète côté serviette. Il y a bien quelques restaurants indiens qui perpétuent l’origami culinaire…mais en papier. Il reste aussi, grâce aux dieux, quelques amphitryons magnifiques qui tiennent encore à la serviette en tissu, à l’image de celle-là qui lui a élevé un grand monument d’osier empli d’une multitude de ronds de serviette aux noms des happy few qui ont pris un jour place autour de sa table.

Mais Vanaise n’en appelle pas à la nostalgie. Il affirme que la  pièce montée est dans les gènes de tout pâtissier qui se respecte et qu’il suffirait d’un rien pour que les skyscrapers de sucre sortent à nouveau des plans de travail. Il rappelle au souvenir de ses auditeurs quelques pièces montées récentes. Ceux qui nous lisent devraient être sensibles à celle du mariage du duc d’Albany sur une des couronnes de laquelle, 25 petits amours, « déroulant des manuscrits [faisaient] allusion aux goûts littéraires du fiancé ». Impossible de trouver

Hommage aux lectures du duc d'Albany

des précisions sur les lectures préférées du duc, lecteur sans doute compulsif puisque sérieusement hémophile. Nous restons sur notre faim. Sur notre faim nous campons au moment d’en savoir plus sur la « brioche colossale » composée pour le mariage « d’une Miss Vanderbilt » dans les années 20. Déposée sur une charrette d’argent, elle avait été truffée de « bijoux sertis de pierres précieuses. Ceux-ci échurent aux convives au hasard de la distribution de chaque part d’invités ». Oh que cela devait être amusant ! On en bat des mains. Mais aucune image de ce roscón profane n’a été gardée ; aucun témoignage d’invitée comblée conservé. Pas même un bout de dent cassée sur un petit diamant brioché. Quelques années avant la conférence de Vanaise, deux demoiselles Vanderbilt s’étaient effectivement mariées, sans qu’on trouve trace dans les articles de cette brioche aux bijoux. Il s’agissait de Muriel « the perfect society girl » et de Cornelia qui se maria en avril 1924. Or, en avril 2014, soit 90 ans mois pour mois après la noce, un vieux monsieur héritant d’une tante qui fut cuisinière à Biltmore
petit déjeuner des noces de miss Vanderbilt
House chez les Vanderbilt se retrouva propriétaire d’une petite boite dorée au chiffre de Cornelia et de son mari et au nom de la maison. A l’intérieur, ce qu’il prit pour un vieux rogaton de fromage se révéla être un fragment du wedding-cake de l’héritière. On assurait que dormir avec un petit morceau de gâteau de noces sous son oreiller permettait à une jeune fille de voir en rêve son futur mari. La tantine resta demoiselle. Avait-elle le sommeil lourd ou fut-elle assaillie de visions d’horreur maritale, une brute patentée de sa connaissance peut-être ou un gringalet cra-cra du quartier ? On ne le saura pas. Elle aurait dû le bouloter ce morceau. Elle y aurait, qui sait, trouvé une bath agate ou un joli rubis.
© V. del Moral |librairie villa browna


(1) Sur le wedding cake https://www.youtube.com/watch?v=Epo85GY5kkc&index=1&list=RDEpo85GY5kkc. Dossier sur le mariage de Kermit et Piggy http://muppet.wikia.com/wiki/Are_Kermit_the_Frog_and_Miss_Piggy_married%3F
(2) Isabelle Van Langendonck, Alphonse Vanaise (1852-1943) ou l'histoire d'un fameux pâtissier aujourd'hui oublié. Bruxelles, ULB, 1996.
(3) Roberto Saviano,
Gomorra : Dans l'empire de la camorra, Gallimard, 2007. 
(4)
Numérisation du Vollständig vermehrtes Trincir-Buch de Georg Philipp Harsdörfer sur http://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/17244/1/

 

LE LIVRE ET LA MÉDAILLE QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie: 

Alphonse Vanaise,  La pièce montée à travers les âges. Plaquette à laquelle est jointe une médaille d’or de pâtisserie.
Bruxelles, Union des Patrons Pâtissiers de Belgique, 1935.
Plaquette in-8 brochée, couverture imprimée en deux tons.  Titre, 23 pp.
Envoi de l’auteur à « chère Petite-Fille Jeanine ». Causerie faite à l’exposition Universelle Internationale de Bruwelles lors du IXe congrès de la pâtisserie belge. Deux illustrations à pleine page en noir. A été jointe à la plaquette la médaille d’or de la Nederlandsche banketbakkers vereeniging décernée à l’auteur en juin 1935.
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